Sainte liturgie

Voici un livre pour ceux qui s’intéressent de près à la liturgie et plus particulièrement aux apports du Concile du Vatican II. En effet, la réforme conciliaire est parfois accusée d’avoir désacralisé la liturgie. Ephrem Yon se penche sur la question et tente de dresser un état des lieux. Il relève en particulier des « dérives » dans la mise en œuvre de la liturgie. Il cite quelques exemples, tels que comment la recherche de dépouillement des célébrations (« ne pas les alourdir » ), la volonté de simplifier les formes (« éviter les gestes que les gens ne comprennent pas » ), le désir d’une participation plus active des fidèles (« prendre des chants que tout le monde connaît » ) qui ont finalement conduit à perdre de vue le sens profond de la liturgie.

Toutefois, l’auteur se refuse d’opposer une liturgie à l’autre. Se situer dans un camp ou dans l’autre, revient toujours, selon lui, à avoir une conception étroite de la liturgie et une vision caricaturale de celle que l’on critique : trop ou pas assez verticale, trop ou pas assez horizontale…

Pour sortir d’un débat stérile entre verticalité et horizontalité, Ephrem Yon fait appel à une « troisième coordonnée »  qui donne sa véritable signification à la « participation active » des fidèles explicitement voulue par le Concile. Ce ne sont pas les hommes qui construisent la liturgie, mais en y participant, ils se « prêtent »  à l’édification du corps qu’est l’Église. 

Ce livre ne prétend pas régler toutes les questions du temps. Il ouvre toutefois une voie pour sortir de débats stériles qui contribuent à faire perdre sa vitalité et son sens à la liturgie. Et si l’auteur se montre critique sur des manières actuelles de célébrer, c’est toujours avec charité, cette vertu que suscite et nourrit une authentique participation à la vie liturgique de l’Église.

Dimanche 10 janvier 2010, L'invisibilité sociale

Compte-rendu de la rencontre avec Guillaume le Blanc, auteur de L'invisibilité sociale (PUF, 2009)


Introduction - Pourquoi L'invisibilité sociale ?


Nous avons choisi d’articuler notre réflexion de l’année 2009-2010 à Lire aux Eclats autour de la question : « Qu’est-ce que l’Homme ? »

Nous avons commencé par réfléchir, avec Levinas, sur ce qu’est l’Homme en l’abordant d’un point de vue éthique et non ontologique. Pour Levinas, en effet, chaque homme est absolument unique, et donc irréductible à un concept. Cela nous à permis de réfléchir à ce qui se joue dans la rencontre et l’altérité, à travers l’expérience du visage.

Nous avons poursuivi en découvrant, avec Sartre, certaines caractéristiques intrinsèques à l’homme : en premier lieu sa liberté absolue, qui a comme corolaire la responsabilité : chacune de nos actions nous engage. Est apparu dans notre réflexion un élément que nous n’avions pas abordé avec Levinas : le contexte social. Nous sommes héritiers d’une histoire, tributaires d’un contexte social et familial. Cependant, aux yeux de Sartre, ce contexte ne nous contraint pas : notre liberté de l’accepter ou de nous en arracher reste entière.

Avec Guillaume Le Blanc, nous abordons un troisième stade dans notre réflexion sur l’Homme et l’humanité, qui donne une place centrale et décisive au contexte social. Guillaume Le Blanc travaille en effet sur l’institution de l’humain : être homme n’est pas une évidence, l’humanité est fragile et vulnérable. Il existe des processus de déshumanisation en œuvre dans nos sociétés, qui rendent des vies invisibles et même inaudibles. C’est donc un objet non spécifiquement philosophique, mais plutôt sociologique, que Guillaume Le Blanc analyse dans son ouvrage : la précarité, la marginalisation. Mais il le fait avec le point de vue et les concepts de la philosophie.

Guillaume Le Blanc, professeur de philosophie à l’Université Michel de Montaigne (Bordeaux), s’intéresse particulièrement à la problématique de la norme et de la marge. En plus d’une thèse intitulée « Le vital et le social. L’histoire des normes », il a écrit de nombreux articles ainsi qu’une dizaine d’ouvrages, dont, en mars 2007, Vies ordinaires, vies précaires, aux Editions du Seuil, et en janvier 2009, l’Invisibilité Sociale, aux PUF. En plus de son activité d’écriture et d’enseignement, Guillaume Le Blanc est membre du comité de rédaction de la revue Esprit, où il est responsable d’un séminaire sur la notion de responsabilité en médecine. Sa réflexion philosophique sur les sujets touchant à l’exclusion et à la précarité lui valent d’être régulièrement sollicité par des associations et des institutions locales pour nourrir leurs débats.

 



Compte-rendu de la séance

La question « qu'est-ce que l'homme ? », posée par Kant dans son cours de logique, résume trois interrogations :

  • Que puis-je connaître ?

  • Comment dois-je agir ?

  • Que nous est-il permis d'espérer ?


Il est important de saisir cette problématique dans le contexte d'alors. Dans « Was heisst Aufkärung ? », Kant définit les Lumières comme la capacité à penser par soi-même, qui nécessite un affranchissement de l'homme vis à vis de ses tuteurs. Son époque se caractérisait aussi par une conscience douloureuse des inégalités qui sévissaient. On distinguait déjà l'injustice générique, qui touche l'homme, de l'injustice spécifique, qui touche tel homme ou tel groupe d'homme.

La réflexion autour de la question « Qu'est-ce que l'homme ? » peut suivre deux modes de raisonnements :

1. Dans l'un, que Guillaume Le Blanc qualifie d’ « emphatique », on définit l'homme par ce qu'il a en propre de plus excellent, ce qui fait sa dignité, notamment la raison et le langage...).

2. Dans l'autre, « déceptif », on considère que la qualité d'être humain ne va pas de soi, elle s'acquiert dans la reconnaissance de l'autre comme alter ego, mais elle peut être compromise par des procédures de violence

C'est cette vision « déceptive », qui constate que dans les faits, toutes les vies ne sont pas considérées comme égales en humanité – comme l'indique par exemple la différence de traitement médiatique entre le 11 septembre 2001 et les massacres du Rwanda – qu’adopte l’auteur.

S'attachant à décrire les procédures de déshumanisation, il en distingue trois principales :

  • Le meurtre, qui anéantit complètement l'autre

  • La réification, qui nie l'altérité (l’esclavage, mais aussi l’instrumentalisation industrielle)

  • L'invisibilité, qui « gomme » par exemple le SDF


Le livre analyse cette dernière forme de déshumanisation : pourquoi percevons-nous certaines vies plus que d'autres ? Selon la nature, la vision devrait être homogène, démocratique, universelle. Contrairement à la méthode du doute hyperbolique employée par Descartes, nous croyons à la véracité de nos sens, dans une perspective thomiste reprise par les phénoménologues : nos sens nous donnent accès au monde.

Prenant à contre-pied le mythe de l'anneau de Gygès, où l'invisibilité est un pouvoir magique qui donne un supplément de puissance, le livre reprend et élargit la métaphore de la vision, telle qu'utilisée par Ralph Ellison pour dénoncer le colonialisme, par lequel le blanc apprend à ne pas voir le noir. L’invisibilité devient une situation enfermante, sur laquelle ceux qui la subissent n’ont que peu prise. Sartre nous apprend certes que l’on peut toujours s’arracher à son contexte conjoncturel, grâce à la transcendance de la liberté, mais c'est de fait plus facile à faire pour certains que pour d'autres. Certains rapports sociaux se caractérisent en effet par une fragilisation des êtres qui va au-delà de la contingence sartrienne.

Etre invisible c'est d'abord ne pas être entendu. L'auteur s'inspire ici de Levinas : la voix serait, comme l'impératif éthique du « tu ne tueras point », attachée de façon forte au visage de l'Autre. La voix contient dans son filet sonore le visage de l'Autre. Le visage organise la visibilité de la voix, qui signale que quelqu'un compte, comme et autant que n'importe qui.

Mais de fait, certaines voix comptent plus que d'autres : il n'y a pas de « démocratie » des voix. Quand on efface la voix de quelqu'un, parce qu’on n’entend plus cette voix, c'est à terme son incarnation que l'on nie. Ainsi, l’auteur reconnaît que son ouvrage aurait presque pu s’appeler l’inaudibilité sociale, même si c’est paradoxalement un titre moins parlant !

Etre précaire, c'est être dans une situation dans laquelle sa voix ne compte pas. Dans le monde du travail, un sujet placardisé ou licencié est effacé comme sujet. Celui qui est mis de côté l'est parce que sa voix n'est plus considérée comme pertinente : on ne cherche plus à comprendre quels sont ses potentiels.

L'invisibilité culmine donc dans l'expérience du désœuvrement. Percevoir les vies comme visibles, c'est percevoir ce qu'elles font ou leur potentiel d'œuvre dans leur domaine d'action. La réciproque est aussi vraie. Il existe deux types de désœuvrement : l'un se caractérise par l'ennui, « la glande » décrite dans une certaine littérature de la banlieue, l'autre par la rage qui peut être destructrice.

En conclusion, cette approche est porteuse de trois messages :

  • D'abord, nous avons une grille de perceptions autorisées qui nous permet de domestiquer le réel, de vivre sereinement notre quotidien : « percevoir c'est sélectionner » (Bergson).

  • Ensuite, notre approche libérale et individualiste de l'individu comme être autonome ne suffit pas. Les épreuves sociales comme le chômage montrent que les individus ne peuvent pas exister sans certaines propriétés sociales (logement, papiers, travail...). Nous sommes tous des sujets dépendants à la fois d'autrui et de propriétés sociales, qui sont indispensables pour pouvoir être soi. Cf. Le solidarisme mis en avant par Léon Bourgeois sous la III° République.

  • Enfin, elle nous incite à reconnaître le potentiel d’œuvre des vies invisibilisées, effacées – celle du SDF par exemple – et à essayer d’entrer en relation avec elles, pour contribuer à les ré-humaniser.



 


Echanges et débat

  • La volonté de comprendre les processus conduisant à l’invisibilité sociale, pour s’y s’opposer, ne doit pas nous faire oublier, comme le débat a permis de le préciser, la protection voire le plaisir que peut conférer l’anonymat quand il est choisi. En effet, l’intimité, garantie par la distinction du public et du privé, est essentielle à l’homme. A ce titre, selon la romancière roumaine Herta Müller, le plus terrible avec la Securitate était la remise en question de l'ordinaire le plus intime, quand on s’apercevait par exemple de son passage par de petits changements ou des mots laissés en évidence sur le frigo. En outre, l’exemple de l’ermite montre que l’invisibilité peut offrir une marge créatrice originale.

Les échanges avec les participants ont également permis à Guillaume le Blanc de préciser sa conception de la philosophie. A ses yeux, le philosophe n’est pas, comme l’image qu’on en a parfois – et que donnent certains philosophes – le prophète, celui qui « scrute les idées dans le ciel pour qu'elles retombent par scintillements crépusculaires ». Mais bien plutôt celui qui vient après (comme le dit Hegel, dans la Préface de La Phénoménologie de l'Esprit, « La chouette d'Athéna prend son envol à la tombée de la nuit »). Des expériences se font, des discours sont prononcés, puis le philosophe vient réfléchir au sens de ce qui s'est passé. Il doit être modeste dans son approche pour suivre le réel dans la façon dont il s'engendre, en étant attentif aux sinuosités. C’est une lignée empiriste, qui vient réfléchir des expériences de la vie ordinaire, en rapport avec des discours plus ou moins savants qui s'en sont emparés. Ainsi, Guillaume Le Blanc reprend à son compte la phrase de Canguilhem selon qui « la philosophie est une discipline pour laquelle toute matière étrangère est bonne ».

Cependant, il ne faut pas oublier que « Autre est le cercle, autre est l'idée du cercle » (Spinoza) : le philosophe n'influe pas directement sur le réel. L'auteur revendique la modestie de son action. Il reste, selon lui, très important d'intervenir sur le terrain, avec des associations comme ATD ¼ monde, des associations de chômeurs… L’action des collectivités locales est également essentielle.

La référence à l'autonomie, selon Guillaume Le Blanc, n'a pas de sens que si elle est reliée à l'expérience de la vulnérabilité (cf. Ricoeur, Les Justes 2, « autonomie et vulnérabilité »). L'autonomie est un effort à entreprendre pour reconnaître ses zones de vulnérabilité et travailler à développer son indépendance. La fragilité est un incontournable de la réflexion actuelle sur ce que l'homme est, alors qu'auparavant, c'était plutôt l'horizon de la mort qui était mis en avant (cf. Heidegger). « Vulnérable où j'ai pu reconnaître ma race » Jean Grosjean.

Comment se positionne cette réflexion par rapport au discours des droits de l'homme, dans lequel chacun bénéficie de son humanité comme d'un crédit a priori ? En fait ces droits peuvent être considérés de deux manières : soit à partir de leur contenu normatif, soit comme une reconnaissance d'un potentiel d'oeuvre. La première approche peut être considérée comme limitante : il n'y a pas un contenu universel des droits de l'homme qui serait respecté partout. Surtout, cette démarche gomme les potentiels d'action des vies ordinaires dans leurs conditions spécifiques (ex : mouvements de femmes pour l'alphabétisation de leurs enfants en Inde). Il ne faut pas dissoudre les universaux mais en avoir une approche contextuelle, parler de droits humains plus que de droits de l'homme. Il faut réhabiliter l'empowerment, la puissance d'agir des vies, notamment dans la réflexion Nord/Sud. Cf. Adorno, Philosophie de la morale : il y a une violence supplémentaire de l'injonction de la norme universelle dans un contexte inadapté.

Le mot de la fin reviendra alors à Serge : « L'homme blessé est encore un homme capable »


Merci à Marie-Lise pour sa contribution à ce compte-rendu.

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