Difficile fraternité : « Réjouis-toi car ton frère est revenu à la vie » (Luc 15,32)

Le thème de l'année 2015-2016

« C’est mon frère - et le tien que tu le veuilles ou non » (Antigone, Sophocle)

Le lien fraternel, comme réalité biologique, est une donnée de notre humanité. Ce qui me lie à celui avec qui je partage les mêmes parents, un même héritage, existe de facto, indépendamment de ma volonté, et détermine ma propre histoire. Ce type de lien s'accompagne assez naturellement de sentiments d’affection et d’obligations mutuelles, fondés sur la conscience d'une réalité partagée. En un sens, le fait biologique de la fraternité, les « liens du sang »,  présentent un caractère indestructible, déterminant, structurant. Le concept de fraternité est donc pourvu d’un idéal fort en matière de relations humaines. A tel point  que ce terme a été érigé en France comme devise politique, et figure aujourd’hui sur le fronton de toutes les mairies aux côtés de la liberté et de l’égalité. Par ailleurs, les Ecritures font abondamment référence à cette idée de fraternité, tout en l’élargissant à l’ensemble d’une communauté de croyants. Nous pouvons lire dans l’Evangile : « Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là m’est un frère, une sœur et une mère » (Mc, 3, 35). Le lien fraternel est donc aussi, sur un plan spirituel, un modèle choisi pour nous guider dans la construction de nos relations humaines ainsi que dans la construction de notre relation à Dieu. Les Evangiles allant même jusqu’à inviter à considérer chaque personne comme son frère ou sa sœur, fût-elle son ennemi.

Or, qu’il s’agisse des liens de sang, des liens sociaux, ou bien encore de la fraternité spirituelle, il demeure dans notre humanité un décalage entre un idéal souhaité et une réalité éprouvée. Certains liens peuvent devenir exclusifs et enfermer les individus dans des rapports fusionnels dont ils ne peuvent plus s’extraire, ce qui donne lieu à des blessures familiales sur un plan individuel, et à des dérives communautaristes et identitaires sur le plan social, politique et religieux. Cette radicalisation, notamment de certains groupes identitaires et religieux, interpelle. Par ailleurs, nos modes de vie parfois marqués par une grande individualité, fragmentent les relations que nous entretenons les uns avec les autres. Nous évoluons selon différentes communautés d’intérêts : celles de notre famille, celles de nos loisirs, celle de notre monde professionnel, sans oublier celles que nous constituons sur internet. Ces « fraternités électives », fondées sur des critères symboliques ou des intérêts communs, ne sont pas imposées par les circonstances de la vie mais résultent d’un choix individuel. Deux dangers sont donc identifiables : celui du communautarisme sectaire d’un côté et, de l’autre, celui d’une fragmentation excessive de nos liens, dès lors qu’ils sont dictés uniquement par des choix individuels.

Loin d’être évidente, la fraternité apparaît donc bien plus complexe et exigeante qu’on ne veut bien le dire, d’autant plus que la réalité témoigne d'une fragilisation du lien et d'une fragmentation des appartenances.

Dès lors, cette notion est-elle appropriée pour appréhender la complexité de nos relations humaines ? Est-elle un sentiment, un principe, une idéologie ou bien le résultat d’un processus ? Au-delà de la multiplicité des discours, il paraît d’abord important de clarifier de quoi il retourne. Si elle est une donnée indépassable d’un point de vue biologique, la fraternité relève plutôt d’un horizon d’un point de vue politique, tandis qu’elle suppose de se reconnaître tous fils d’un même Père d’un point de vue spirituel. Nous tâcherons donc d’explorer tant les richesses, que les ambigüités et les illusions du lien fraternel, afin de retrouver le goût de ce lien structurant et de trouver des pistes pour réapprendre à en vivre. Qu'est-ce qui me fait reconnaitre dans autrui mon frère? Quelle est la nature de cette relation si particulière et en quoi donne-t-elle un sens aux relations humaines ?

La fraternité comme condition, fraternité de sang : la fraternité comme réalité biologique désigne un lien de sang qui nous marque, nous détermine. Elle appartient au domaine affectif, biologique, privé. Nous sommes en effet façonnés par les liens que nous tissons au sein de notre noyau familial dès notre petite enfance. Les rapports entre frères et sœurs sont très forts mais sont également ambigus et ne sont pas exempt d’une grande violence. Comme si cette grande proximité rendait plus propice la violence. Il nous faut également questionner tout ce que cette dimension de la fraternité recèle de symbolique. La Bible et la mythologie n’ignorent pas cette réalité, puisque les grands récits fondateurs s’ouvrent sur des récits évoquant le fratricide : Caïn tue Abel, Romulus tue Remus, Etéocle tue Polynice… Nous sommes bien loin des effusions sentimentales. Il y a donc dès le départ une ambivalence dans le lien fraternel, qu’il nous faudra bien garder à l’esprit. Cette dimension est elle-même questionnée par les Ecritures et le politique. Par ailleurs, ce rapport à la fraternité de sang dans l’espace intime du noyau familial est aujourd’hui fortement questionné par l’émergence de nombreuses familles mouvantes et recomposées. Dans ce contexte : qui est mon frère ? La question de la frontière se pose.

La fraternité comme horizon, l’idéal politique de la fraternité : La fraternité est devenue une valeur républicaine à la faveur de la Révolution française et figure dans la devise française depuis 1848. Pour autant, elle ne donne lieu à aucune obligation juridique. « Plus qu’un sentiment, moins qu’un concept » dit Régis Debray. Erigée en valeur et en principe, elle ne se traduit pas de manière concrète dans les institutions. On la confond aisément avec la solidarité, qui trouve son expression dans l’Etat-providence. Dès lors, elle paraît se cantonner à un slogan et elle risque de devenir une réalité abstraite. Pourtant, dans un contexte de fragmentation des liens sociaux, cette idée pourrait être de nouveau convoquée avec force. Au-delà des multiples groupements d’intérêt, comment faire corps ? Comment retrouver l’intuition initiale ? Comment vivre de cette fraternité sans retomber dans la terreur révolutionnaire ou dans un sentimentalisme romantique ?

L’Eglise comme fraternité, fraternité dans le Christ : L’Eglise elle-même s’est construite comme fraternité, « fraternité dans le Christ », tous fils d’un même Père, tous membres d’un même Corps. Entrer dans cette dimension ecclésiale, nous permet de retrouver la dimension transcendante et spirituelle de la fraternité. Qu’est-ce-qui nous pousse vers l’autre, parfois envers et contre tout ? Qu’est-ce-qui nous incite, notamment dans les moments les plus noirs de l’histoire, au geste de fraternité ? Qu’est-ce-qui nous faits sans arrêt espérer la fraternité malgré les difficultés ? N’entre-t-on pas dans le mystère d’un cœur humain travaillé par plus grand que lui ? Il s’agit d’évoquer ce sanctuaire intérieur en chacun de nous, capable d’accueillir en lui la grâce d’un Dieu bon et bienveillant.

Cette dimension spirituelle de la fraternité est une réalité centrale, qui peut venir alimenter les autres réalités du concept, sans pour autant les occulter. Nous pouvons vivre la fraternité à la fois au niveau familial, au niveau politique et au niveau spirituel. A chacun de se situer dans cette quête du vivre ensemble et d’y œuvrer selon son désir. Cette dimension spirituelle, permet d’accéder, il nous semble, à la joie et à la vérité du lien fraternel : se réjouir pour l’autre, pour ce qu’il est aux yeux de Dieu, tout en restant pleinement nous-mêmes. Réjouis-toi, car ton frère est vivant !

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